mercredi 21 septembre 2016

De l'incivilité olfactive (billet d'humeur)

Unanimes, les parfumeurs : leurs clients (les marques) leur demandent des produits de plus en plus puissants. Entre le pschitt et l’assouplissant, désormais micro-encapsulé pour délivrer quatre fois plus de sent-bon sur plusieurs heures (voire semaines), c’est la course aux armements. Et puis le client (celui de Sephora, cette fois), il veut en avoir pour son argent, se repeindre avec dès potron-minet et sentir toute la journée.

Lorsque je me suis plainte à un nez ami de ces hurlements olfactifs qui transforment en cacophonie toute incursion dans les transports en commun, il m’a gentiment reproché mon snobisme : ce sont les « goûts populaires ». Snobisme, j’assume. Pour autant, ai-je tort de me soucier de cette surenchère et de ce qu'elle traduit ?

Ces selfie-sticks olfactifs, destinés à augmenter le rayon du moi-moi-moi, me rappellent ce propos du philosophe Slavoj Žižek sur le retour de la vulgarité publique : « le problème relève de ce que Georg Wilhelm Friedrich Hegel appelait Sittlichkeit : les mœurs, cette épaisse toile de fond de règles (tacites) de la vie sociale, la substance éthique dense et impénétrable qui nous dit ce que nous pouvons faire ou ne pas faire. Aujourd’hui, ces règles sont en train de se désintégrer. »

Les parfums qui ont été conçus pour avoir le rayon d’action du nuage de Tchernobyl et la demi-vie du plutonium -- dont c’est la qualité principale – s’inscrivent dans cette escalade des incivilités. Parce qu’ils sont muets et invisibles, ceux qui les portent ne le font pas délibérément pour agresser (le parfum, c’est l’inconscient qui parle). Mais le fait de les porter relève du même sentiment (j’ai le droit de m’exprimer, d’être moi-même, tant pis pour les autres) que le manspreading (dit « syndrome des couilles en cristal ») ou l’étalage de sa vie perso sur son phone à 120 décibels.

Tout se passe comme si nos sensibilités émoussées nous poussaient vers des marteaux-piqueurs olfactifs enfonçant jusque dans nos bulbes le message le plus primaire possible (Praline ! Lessive !). Comme s’il n’y avait plus que ça pour atteindre les cerveaux.

Mais ces champignons atomiques de parfum sont aussi des bulles dans lesquelles on peut se retirer, à l’instar des écouteurs d’iPod (à cette différence près qu’on inflige à son entourage entier sa musique nasale). Mécanisme de défense contre l’invasion de son espace personnel par l’autre : on repousse par son parfum ce « ça-ne-sent-pas-moi » qu’on ne peut pas sentir, stratégie défensive en forme d'attaque.

Le parfum reviendrait-il par là à son ancienne fonction apotropaïque – repousser les miasmes propagateurs de peste par une odeur tout aussi puissante, mais salubre ? Sauf qu’aujourd’hui, ce n’est plus de romarin ou d’Eau d’Ange qu’on s’arme, mais de sirop, de lavande synthétique ou de bois qui piquent. Si les marques voulaient donner des armes aux lobbies no-perfume qui sévissent Outre-Atlantique, elles ne s’y prendraient pas autrement.

lundi 19 septembre 2016

Of Olfactory Incivility (A Rant)


Perfumers are unanimous: their clients (the brands) keep asking for ever-more-potent fragrances. The fact is, perfume now has to compete with the punch packed by fabric softeners, now micro-encapsulated into textiles, releasing their scent over several hours (days, weeks…). And people want a bang for their buck. 

When I complained about this trend, which turns any journey in public transportation into an olfactory cacophony, I was gently chided by a perfumer friend for looking down my nose on “popular tastes”. Perhaps I am. This doesn’t mean I’m wrong at being alarmed at this increasing loudness in fine fragrance. What does it say about our times?

These olfactory selfie-sticks expanding the radius of me-me-me bring to mind what the philosopher Slavoj Žižek branded “The Return of Public Vulgarity”.

“The problem here is what Georg Wilhelm Friedrich Hegel called Sittlichkeit: mores, the thick background of (unwritten) rules of social life, the thick and impenetrable ethical substance that tells us what we can and cannot do. These rules are disintegrating today.”

Foghorn scents are a symptom (admittedly benign) of this disintegration, an olfactory incivility. Because they’re soundless and invisible, their wearers are not aware they're being loutish, but wearing them springs from the same sense of entitlement as manspreading (aka "the crystal balls syndrome") or vociferating one’s life on the phone in a public place. And the taste for them speaks of blunted sensitivity – you need a fragrance to blare out the simplest possible message (Candy! Clean laundry!) before it can reach your brain.Call it locked caps for the nose.

But these atomic clouds of scent are also a bubble to retreat in, like the earbuds of an iPod – the difference being everyone is subjected to your nosy music.  In France, when you dislike someone you say “Je ne peux pas le sentir”, “I can’t smell him”. When your personal space feels infringed upon by strangers, by their not-me-smell, you push back: olfactory attack as a means of defense. Perhaps perfume is returning to one of its original apotropaic functions – a reminiscence of its use in years of plague to push back pestilence. But now, instead of camphor, rosemary or benzoin, we have praline, synthetic lavender or spiky woods. If perfume brands wanted to give ammo to the anti-perfume lobby, they couldn’t have found a better way.


mercredi 14 septembre 2016

L'Ange Bleu et L'Heure Bleue

En faisant des recherches sur le cabaret sous la République de Weimar, je suis tombée sur une chanson tirée de la revue qui a fait de Marlene Dietrich une star. Le spectacle, qui se déroulait dans un décor de grand magasin, s’appelait  Es liegt in der Luft (« C’est dans l’air »). Succès fou à Berlin en 1928, la revue comprenait une ode à la kleptomanie et ce qui deviendrait l’hymne des lesbiennes allemandes, « Wenn die beste Freundin » (« Quand la meilleure amie »), chanté par Marlene et la star du spectacle, la serpentine diseuse française Margo Lion.


Ce n’est pas L’Ange Bleu mais Margo Lion, qui incarnerait par la suite Jenny la Pirate dans la version française de L’Opéra de Quat’Sous de Pabst, qui interprète ce petit bijou d’indolence railleuse intitulé « L’Heure Bleue »... où l’on retrouvera l’inspiration de la voix de Marlene.

Vous en trouverez les paroles ci-dessous, en allemand puis dans une traduction à la fois littérale et sans doute approximative (que les germanophones sont invités à corriger). J’adore cette visite de la salle de bain d’une Berlinoise des années 1920, et le fait que L’Heure Bleue ait été assez célèbre à l’époque pour mériter sa chanson.

Sans doute, quelque part, une marque de niche a-t-elle fait du cabaret son thème. Quoi qu’il en soit, on attend avec impatience le résultat de ce brief – un floral oriental aux notes de framboise, de cuir et de gaz d’échappement...



L’Ange Bleu portait-elle L’Heure Bleue ? J’ai trouvé sur Pinterest une photo, hélas sans source, de Marlene posant près de sa coiffeuse en 1935. L’un des flacons est indéniablement L’Heure Bleue ou Mitsouko. Je pencherais plutôt pour le second, Femmes en Dior de Laurence Benaïm mentionnant l’achat avenue Montaigne d’un autre chypre fruité, Diorama (merci à Yohan Cervi de me l’avoir signalé). Mais il est vrai qu’on attribue tant de sillage à l’interprète de Lola Lola...






L'Heure Bleue
paroles : Marcellus Schiffer
musique Mischa Spoliansky


Ich esse nicht, ich schlafe nicht 
ich tanze nicht
ich bade nicht, ich liebe nicht
ich lebe nicht ich schminke mich
Ich pflege mich, ich fette mich,
ich pudre mich,
ich creme mich, ich föhne mich,
ich dufte mich, ich rieche nur.
Ich rieche nur, ich mische nur, ich mixe nur
ich liebe es, ich trinke es, ich bade drin.
Nur ein Tröpfchen von L`heure bleue
und von Mille fleurs ein Hauch
mit Chevalier d`Orsay.
Dann noch etwas Himbeersaft
vermischt mit Juchtenduft
und etwas Autoluft.
Dann tüchtig schütteln
und noch einmal rütteln
und dann dreimal möglichst heiß aufkochen.
Dann wieder etwas von L`heure bleue,
damit erreicht man den Zweck
und gießt dann alles weg.
Und rieche ich, und dufte ich,
dann leg` ich mich und liege ich,
dann schlaf` ich nicht,
dann liege ich, dann träume ich.
Dann träume ich von Crepe Satin,
von Crepe georgette, von Crepe de chine,
Satin moiré, Velours chiffon, ich wühle drin!
Dann weckt man mich, massiert man mich,
frottiert man mich,
dann bade ich, mit Badextrakt mix ich mein Bad.
Nur ein Tröpfchen Pinofluol,
von Paraffin ein Hauch
mit Pixavon gemischt.
Dann noch etwas Himbeersaft
und mit Odol gemischt
ein Hauch von Chlorodont.
Dann tüchtig schütteln
und noch einmal rütteln
und dann dreimal möglichst heiß aufkochen.
Dann ein Tröpfchen Pyramidon,
damit erreicht man den Zweck
und gießt dann alles weg.
 
L'Heure Bleue (traduction française)
 
Je ne mange pas, je ne dors pas,
Je ne danse pas, je ne me baigne pas, je n’aime pas
Je ne vis pas, je me maquille
Je fais ma toilette, je m’hydrate
Je me poudre
Je me mets de la crème, je me sèche les cheveux
Je me parfume, je sens à peine
Je sens à peine, je ne fais que mixer, je ne fais que mélanger
J’adore, j’en bois, je m’y baigne

Rien qu’une goutte de L’Heure bleue
Et un soupçon de Mille Fleurs
Avec du Chevalier d’Orsay
Puis un peu de jus de framboise
Mélangé à l’odeur du cuir
Et un peu de gaz d’échappement.
Puis secouez bien
Et secouez encore
Puis portez à ébullition trois fois si possible
Puis rajoutez un peu d’Heure Bleue
C’est ainsi que vous arriverez à vos fins
Et puis jetez tout.

Et je sens bon, et je suis parfumée
Et je m’allonge, et m’allonge encore
Puis je ne dors pas
Puis allongée, je rêve
Puis je rêve de crêpe satin,
De crêpe Georgette, de crêpe de Chine
De satin moiré, de velours chiffon, je me roule dedans !

Puis on me réveille, on me masse, on me frotte
Puis je prends mon bain, je mélange mon huile de bain dans la baignoire
Avec juste une goutte de Pinofluol [sels de bain]
Un soupçon de paraffine
Mêlé à du Pixavon [shampooing]
Puis un peu de jus de framboise
Mêlé à de l’Odol [rince-bouche]
Un soupçon de Chlorodont [dentifrice]
Puis secouez bien
Et secouez encore
Et portez à ébullition trois fois si possible
Puis une goutte de Pyramidon [analgésique]
C’est ainsi que vous arriverez à vos fins
Et puis vous jetez tout.